IMPRESSIONS
D'ALGÉRIE
NOTES DE VOYAGE DE NORMALIENS
DES ANNÉES 30
Textes réunis par Saîd Benzerga
Préface
L'Ecole normale de Bouzaréa a connu ses heures de gloire pendant l'époque coloniale. Elle était réputée pour la qualité de la formation qu'elle dispensait ; il en sortait en effet des instituteurs à la compétence avérée, dont certains sont devenus d'éminents écrivains ; on ne citera pour l'exemple que Mouloud Feraoun.
En fait, l'Ecole normale formait trois profils d'enseignants
- des instituteurs européens, destinés à enseigner aux élèves européens des grandes villes du nord ;
- des instituteurs « indigènes » pour enseigner aux élèves algériens de ces mêmes villes,
- des enseignants d'un niveau de qualification inférieur, appelés «sectionnaires » et formés spécialement pour prendre en charge les élèves des régions déshéritées (Sahara et régions montagneuses).
Les instituteurs étaient issus du « cours normal». Les autres, ceux de la « section », étaient généralement recrutés en France, avec le niveau du brevet, et recevaient une formation accélérée d'une année, axée surtout sur l'aspect professionnel.
A la fin de l'année, au mois de mai, ces sectionnaires effectuaient un « voyage d'étude » à travers le Sahara oriental et la Kabylie. L'itinéraire saharien pouvait changer d'une année à l'autre, pour atteindre soit El Oued soit Touggourt. Par contre, l'itinéraire suivi en Kabylie était immuable. Ce voyage visait un double objectif: leur permettre de découvrir un pays qu'ils ne connaissaient pas et se familiariser avec les mœurs d'une population au milieu de laquelle ils allaient vivre désormais d'une part, « reconnaître » en quelque sorte les écoles dans lesquelles ils seraient nommés et compléter leur formation pédagogique par l'observation de maîtres expérimentés dans « l'enseignement indigène » d'autre part.
A l'issue de ce voyage, il leur était demandé de rédiger un compte rendu. Ce sont ces comptes rendus que M. Benzerga a retrouvés dans les archives de l'ex-Ecole normale de Bouzaréa, devenue depuis Ecole normale supérieure des lettres d'Alger, et qu'il livre à la curiosité des lecteurs.
Ces notes de voyage sont rédigées par des sectionnaires de quatre promotions différentes : 1931 - 1932, 1934 - 1935, 1937 - 1938 et 1938 - 1939, mais l'on a surtout des textes des deux promotions intermédiaires. Les récits sont de valeur inégale : il y a des documents consistants, qui racontent en détail les péripéties du voyage et qui décrivent minutieusement les régions visitées niais il y en a d'autres qui sont très succincts : rédigés dans un style télégraphique et ne contenant que desindications très vagues et très générales, ils ne présentent pas un grand intérêt. La plupart des titres ont été rajoutés par nous pour des nécessités de présentation.
Certains documents sont soigneusement calligraphiés et même reliés, d'autres par contre sont difficilement lisibles et écrits sur des feuilles volantes qu'il a fallu remettre en ordre car elles avaient été déclassées suite aux nombreuses manipulations subies par les archives de l'Ecole normale, plusieurs fois déplacées et transportées d'un endroit à un autre après le changement de statut de l'établissement.
Quelques comptes rendus sont même illustrés : cartes sommaires retraçant l'itinéraire suivi ou petites aquarelles reproduisant des paysages typiques.
Que contiennent ces documents ? On y trouve tout d'abord l'étonnement du touriste étranger qui découvre un sud algérien très différent de ce qu'il en connaissait par ses lectures. Il y a aussi la surprise manifestée lorsque certains découvrent des similitudes manifestes avec leur pays d'origine : des cigognes, de la neige au mois de mai, des forêts denses, des plaines verdoyantes, des montagnes difficiles d'accès. Ils ont l'impression de se retrouver quelque part en France.
On y trouve aussi les appréciations, presque toujours positives, d'enseignants qui savent apprécier les résultats obtenus par des collègues travaillant des conditions difficiles et avec peu de moyens. Mais ils n'arrivent pas à se débarrasser des idées reçues dans la mesure où ils sont surpris par le fait que les élèves « indigènes » obtiennent d'aussi bons résultats que les élèves européens.
Concernant les paysages, les notations sont très précises et les auteurs nomment très exactement les végétaux (jujubiers, genévriers, chénopodes...) et les minéraux (calcaires dolomitiques, efflorescences salines...). On croirait souvent lire un guide touristique.
En traversant le sud, les sectionnaires ont parfois des réactions contradictoires ils regrettent que certaines villes soient européanisées mais, par ailleurs, ils apprécient de retrouver le confort auquel ils sont habitués.
Quel regard portent-ils sur les autochtones ? Le terme « indigènes » revient fréquemment sous leur plume. Mais ces gens n'ont pas vraiment de consistance ; ils ne constituent que des éléments du décor : guides, marchands, cireurs, conducteurs de chameaux, passants, mendiants etc. A aucun moment on ne cherche à établir le contact, à communiquer avec eux. C'est comme s'il y avait deux mondes parallèles, qui se côtoient sans jamais s'interpénétrer. D'ailleurs l'un des sectionnaires n'hésite pas à écrire : « Que de tels Arabes sont loin de nous ! ». Quand ils visitent une école coranique, ils critiquent les méthodes utilisées par les maîtres de cette école et trouvent que c'est « la cacophonie ». Cependant, ceci ne les empêche pas, quand ils sont reçus par un notable, d'apprécier le « délicieux café » qui leur est servi ou le « luxe oriental ».
Pour parler des autochtones, ils ne relèvent que des notations négatives : ils sont « sales », « débraillés », « trachomateux ». Ils vont même jusqu'à opposer Arabes et Kabyles : les « élèves kabyles sont plus studieux », les adultes, eux, « sont plus assimilables que les Arabes ».
Certaines de leurs observations sont d'ailleurs presque blasphématoires ; ainsi, quand ils parlent des danseuses Ouled-Naïls de Bou-Saâda, ils affirment que leur danse est « à la fois une prière et une danse érotique » ! Les deux choses sont peut-être liées dans certaines religions, mais ce n'est pas le cas en Islam ; cela montre à quel point ils ignorent la culture de ce peuple qu'ils viennent pour « civiliser ». D'ailleurs l'un d'eux avancera l'idée « d'inculquer à ces enfants nos principes moraux », comme si les Algériens n'en avaient pas ou bien qu'ils n'en avaient pas de bons !
Ces documents ne sont pas toujours rédigés dans une langue très académique, ce qui est révélateur du niveau d'instruction de ces stagiaires. En effet, on est surpris de voir que, alors qu'ils sont en fin de formation et qu'ils vont bientôt enseigner le français, ils ne maîtrisent pas toujours cette langue et laissent passer des fautes d'orthographe ou des constructions incorrectes. De toute façon, ils vont enseigner à des élèves « indigènes », alors, la qualité... Ces lacunes ont été corrigées dans la présente édition pour ne pas nuire à l'agrément de la lecture.
En parcourant les manuscrits pour leur mise en forme, nous avons eu un moment d'intense émotion. Nous avons en effet retrouvé, dans les comptes rendus de la promotion 34 - 35, celui d'A.Lelièvre, qui fut notre instituteur de 1951 - 52 à 1953 - 54 et dont nous gardons un bon souvenir car, malgré le fait qu'il n'admettait pas qu'un élève algérien puisse se classer devant un élève européen, il accomplissait son travail avec une grande rigueur et beaucoup de conscience.
Il arrive aussi que l'on trouve, dans les récits de telle promotion, des informations sur tel stagiaire d'une promotion précédente dont a déjà lu le compte rendu : c'est ainsi qu'on apprend par exemple que Lisse, de la promotion 37 - 38, est atteint du typhus en mai 1939 et qu'il est hospitalisé.
Ce que les sectionnaires apprécient par-dessus tout, c'est l'esprit de camaraderie qui unit les enseignants et l'accueil chaleureux qui leur est fait partout où ils passent, sans oublier bien sûr le traditionnel apéritif
Bien que ces textes soient sans prétention, leur lecture n'en est pas moins profitable parce qu'elle nous donne une image de l'Algérie des années trente - même si elle est vue à travers un prisme déformant - et un aperçu de la mentalité de personnes qui venaient en Algérie pour des raisons tout à fait matérielles et qui prétendaient faire oeuvre civilisatrice.
Ancien élève de
l'Ecole normale de Bouzaréa
Tout en reconnaissant que les textes réunis ici n'atteignent pas le niveau des récits de voyage de Fromentin, de Gauthier ou des frères Tharaud, il n'en est pas moins vrai que, malgré leur simplicité, ils rendent compte et nous communiquent les impressions et les expériences vécues par les élèves-maîtres formés à l'Ecole normale de Bouzaréa dans les années trente, école où on leur apprenait aussi à être de bons observateurs.
Les textes que nous présentons ne sont pas vraiment des récits de voyages. Il s'agit en fait de rapports exigés par la direction de l'Ecole normale qui demandait aux participants de rendre compte surtout des méthodes pédagogiques employées dans les classes visitées pendant le voyage pour s'en inspirer dans leur pratique professionnelle. Mais le pédagogique est souvent vite oublié au profit du touristique !
Celui qui lit les écrits de ces témoins malgré eux découvre cependant qu'ils portent en eux et avec eux l'image déformée d'une Algérie "primitive", dont les habitants vivent en marge du "monde civilisé".
Ces futurs enseignants, qui partent à la découverte d'un pays dans lequel ils vont peut-être passer le restant de leur vie, sont en fait à la recherche de l'exotisme. S'ils sont éblouis'` par la splendeur de Boussaâda et le souvenir vivace laissé dans la mémoire d'un notable de la ville par le peintre Dinet, ils demandent aussi à voir la danse de la colombe des Ouled Naïls, qu'ils font se dévêtir pour leur plaisir, ignorant la pudeur des membres de l'orchestre, obligés de détourner les yeux.
Partout le spectacle de paysages grandioses, certains familiers et d'autres tout à fait nouveaux pour eux : ruines de Timgad, d'une beauté majestueuse, qui les replongent en pensée dans l'époque où la cité connaissait une grande animation ; Touggourt, dont ils admirent le pittoresque des dunes de sable ; hauteurs de Tizi Ouzou et de Michelet, appelées à juste titre "le balcon de
Si nous avons décidé de publier les textes de Georges Saint-Jean, de Joseph Bobo, de Villedary, de Marc Brès et des autres, que nous avons repris d'après les manuscrits originaux retrouvés dans les archives de l'Ecole, c'est parce qu'ils restent des témoignages vivants qui pourront servir à la reconstruction de la mémoire géographique et ethnographique du pays. Ils pourront servir aussi à la connaissance du point de vue de l'Autre sur l'Algérie des années trente. Les chercheurs dans les domaines de la sociologie et de l'anthropologie y trouveront aussi une matière précieuse pour leurs travaux. Les spécialistes de l'étude des relations de voyage, qui liront entre les lignes, pourront eux aussi en donner des interprétations plus fines.
L'Ecole normale de Bouzaréa n'a pas formé que les auteurs de ces documents. De grands créateurs en sont issus, ils ont pour nom Boulifa, Bencheneb, Roblès, Mimouni, Hadjar, Djouadi, Harzallah, Benarous, Derdoukh, etc. Ce sont des poètes, des écrivains, des peintres, des musiciens ou des pédagogues ; ils confirment que cette école est une pépinière de talents. En dépit de toutes les transformations qu'elle a connues, l'Ecole porte encore aujourd'hui le flambeau de la création dans différents domaines et en différentes langues. Elle mérite qu'on en prenne le plus grand soin.
Said BENZERGA
Zerga_alg@hotmail.com